“ici, on t’aime !”
« Job mourut chargé d’ans et rassasié de jours… ». L’abbé Pierre aussi qui, à plus de 94 ans, a enfin pu fuir « cette agitation du monde ». Avec le personnage de la Bible, notre célèbre abbé partageait cette capacité à crier sa colère devant le malheur et la souffrance. Mais comme lui, il n’a jamais désespéré ni de l’homme, ni de Dieu.
Avant d’être un acteur politique et social, l’abbé Pierre était d’abord et avant tout un homme de foi. S’il fut un tel combattant plus de 60 années durant, s’il eut la force et l’audace de tant de luttes, c’est parce qu’il puisait dans la prière et la fréquentation des Evangiles, l’énergie nécessaire pour soulever toutes les montagnes de l’égoïsme et de l’indifférence. Il n’était jamais seul sous sa large capeline noire et Celui qui l’accompagnait chaque jour était aussi Celui qui parfois le portait, lui le frêle Henri Grouès.
Là n’était pas le moindre des paradoxes de cet homme. De santé fragile, il était persuadé qu’il mourrait jeune ! Il vécut finalement bien au-delà de la moyenne d’âge de ses contemporains. Fils d’une famille aisée, il consacra pourtant sa vie aux plus déshérités. Il voulut être moine mais c’est finalement au cœur des cyclones de l’humanité qu’il usa sa vie. Il était la personnalité préférée des Français mais sa vocation de prêtre et ses combats étaient carrément à contre-courant des canons de la société. Sans doute parce que chacun percevait spontanément chez cet « insurgé de la bonté », une authenticité radicale. Toujours un peu hors cadre (y compris de son Eglise), ses coups de gueule étaient autant de coups de cœur. Comme l’a déclaré cette semaine le Cardinal Barbarin « l’abbé Pierre n’était peut-être pas un théologien mais c’était un génie de la charité ». Et c’était largement suffisant pour qu’il entre de son vivant au Panthéon des serviteurs.
Son fameux message de février 54 n’était pas seulement un appel à l’aide matérielle. Il exprimait quelque chose de plus essentiel encore et qui déclenche tout le reste : « … qui que tu sois, entre… ici, on t’aime… ».
Aujourd’hui, l’abbé Pierre n’est plus mais l’abbé Pierre demeure. Grâce à lui et à tous ceux qui se sont engagés derrière lui, le regard de la société sur les plus démunis et l’arsenal législatif ont beaucoup changé. A toutes les époques, sur tous les continents, en fonction des besoins et des circonstances, le génie des hommes et/ou la Providence ont suscité des vocations de prophètes. Ils se sont appelés Mère Térésa, Dom Helder Camara, Martin Luther King, Coluche, Sœur Emmanuelle ou l’abbé Pierre… D’autres s’avancent déjà : Guy Gilbert, Pierre Ceyrac en Inde, Jean-Marie Petitclerc dans les banlieues, sans oublier les bénévoles du Secours catholique ou populaire, ceux des Restos du cœur… D’autres se lèveront. Célèbres ou anonymes, religieux ou laïcs « ils essayent et essayeront d’aimer », selon l’expression que le vieil abbé souhaitait en guise d’épitaphe. Notre monde a tellement besoin d’eux.
Les coups bas
Les coups (bas) sont permis
La campagne électorale, en France, est entrée cette semaine dans une phase active. Voilà des mois que les principaux candidats – y compris les François Bayrou, Nicolas Dupont-Aignan, Corinne Lepage, Olivier Besancenot, Philippe de Villiers, etc. – se démènent comme il peuvent pour attirer l’attention des médias, et surtout celle des électeurs. Qu’on le veuille ou non, une campagne électorale, surtout pour un scrutin uninominal comme les présidentielles, est une véritable compétition. Pas seulement un débat d’idées. Il faut convaincre, mais aussi séduire, marquer les esprits, briller, bouger, s’agiter… et aussi se battre contre d’autres candidats. C’est en cela que cette semaine – la troisième de l’année 2007 – a été en quelque sorte « fondatrice » de la campagne à venir.
Nicolas Sarkozy a été plébiscité par l’UMP comme candidat du parti de la majorité présidentielle, sur fond de coups bas et de ralliements au compte-goutte de ses rivaux. Dont la plupart sont justement des proches… du président de la République. De son côté, Ségolène Royal a connu son premier « trou d’air » avec une baisse dans les sondages, un désaccord sur les propositions fiscales de François Hollande, premier secrétaire du parti et compagnon de la candidate, et enfin une campagne de déstabilisation sur internet qui se termine par une plainte en diffamation. Est-il vraiment inconcevable que la candidate du parti socialiste soit imposée, avec son compagnon, sur la fortune ? Et puis il y a les « autres », qui stigmatisent, à l’instar de François Bayrou, patron de l’UDF, la bipolarisation de la campagne par les médias.
Tous les ingrédients sont réunis pour faire de cette campagne une réussite. Les électeurs n’ont pas seulement besoin de programmes de fond pour s’intéresser à la politique. Certes, les guéguerres claniques dans le but de récupérer le pouvoir à tout prix agacent. Mais le jeu, vieux comme la démocratie, des petites phrases, des joutes verbales, des coups de gueule, des « casseroles » retrouvées dans le passé de chacun, ça ne grandit pas la politique, mais ça la rend populaire. C’est aussi ce qui oblige les candidats à se forger un caractère de président(e). Ils doivent à la fois rassembler large sur l’échiquier politique, et se distinguer dans un paysage assez flou, finalement. Et se montrer capables de contrer les attaques les plus directes comme les plus insidieuses. En se rappelant que toute attaque jugée malhonnête par l’opinion peut se retourner contre son auteur.
D’ici au 22 avril, les candidats vont devoir se battre pour leurs idées, leurs projets, et contre leurs adversaires. L’objectif numéro un doit être de faire gagner la démocratie, et l’Homme, au cœur du débat.
« Les joutes verbales rendent la politique populaire »
Les peuples et les dictateurs
« Cette date symbolique accentue les clivages ethniques et confessionnels, le divorce entre sunnites et chiites »
L’actualité de ce début d’année 2007 laisse peu de place aux sujets heureux, positifs et incitant à l’optimisme. Nous aurions préféré, pour ce premier édito, adresser à nos lecteurs des vœux parfumés à l’encre sympathique, mais ils auraient semblé bien transparents dans le tumulte qui secoue notre belle planète sans se soucier des trêves de confiseurs bien occidentales. Un proche nous souffle à l’oreille qu’il y aurait beaucoup à dire sur « le droit des peuples à disposer de leurs dictateurs ». Une belle question philosophico-politique !
« Condamné à mort le 5 novembre, pour “crime contre l’humanité”, pour avoir ordonné la mise à mort de 148 villageois chiites en 1982, Saddam Hussein a été pendu, dans une caserne de Bagdad, à l’aube, avant le début de la fête musulmane de l’Aïd-el-Kébir. » La dépêche contient des débuts de commentaire. La date de l’exécution n’a pas été choisie au hasard. L’Aïd Al Adha (Aïd el Kébir) commémore le geste d’Ibrahim (Abraham) qui, selon le Coran, était sur le point d’égorger son fils Ismaïl sur ordre de Dieu lorsque ce dernier lui envoya un mouton voué au sacrifice pour épargner son fils. « Les Etats-Unis offrent Saddam en sacrifice sur l’autel de la guerre civile irakienne », notent des éditorialistes arabes, en référence aux violences confessionnelles qui font rage en Irak. Mais l’exécution du dictateur, l’un des tyrans les plus morbides du XXe siècle, ne tournera pas vraiment la page. Cette date symbolique accentue les clivages ethniques et confessionnels, le divorce entre sunnites et chiites, et risque donc de généraliser les conflits dans le Golfe. De fait, les tensions se sont exacerbées entre les sunnites, qui dénoncent un acte de vengeance du gouvernement irakien, chiite ; une tension accentuée par une vidéo volée de la pendaison, largement diffusée sur internet, indigne des démocraties modernes. Même les opposants au dictateur déchu regrettent la rapidité avec laquelle la condamnation à mort a été exécutée : sa mort met fin à toutes les poursuites qui avaient été engagées contre lui, en particulier le procès Anfal, où il était jugé pour génocide contre la population kurde et accusé d’être responsable de la mort de 180 000 personnes en 1987-1988. Bagdad n’a pas seulement perdu une opportunité de faire preuve de magnanimité dont l’Irak a désespérément besoin. Il a aussi raté la possibilité de juger Saddam pour ses crimes contre l’humanité.